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« Ceux qui font le cinéma en Algérie ne savent plus à qui s’adresser »

Un collectif de producteurs algériens a lancé, ce dimanche 21 octobre à Alger, un appel pour « assainir et relancer » le secteur du cinéma en Algérie. Il a rendu publique une plateforme portant plusieurs propositions, lors d’une conférence de presse organisée à Alger.

Le document, qui a été remis aux services du Premier ministre en décembre 2017, porte la signature de Belkacem Hadjadj, Lotfi Bouchouchi, Yacine Laloui, Ahmed Rachedi, Rachid Benhadj, Jaber Debzi, Yacine Bouaziz, Moussa Haddad et Rachid Diguer (décédé en mai 2018). Les producteurs, qui disent n’avoir pas reçu de réponse du gouvernement, proposent aux pouvoirs publics la mise en place « d’un cadre interministériel de discussion, de réflexion et de prise de décision » pour régler les problèmes du secteur du cinéma en Algérie. Des problèmes qui, selon eux, ne concernent pas uniquement le ministère de la Culture mais d’autres départements ministériels.

Le Fonds de développement de l’art, de la technique et de l’industrie cinématographique (FDATIC) doit, selon eux, être revu pour « élever le degré d’exigence de la qualité des projets » des films proposés à l’aide de l’État. « Il y a une refonte à faire dans la gestion du FDATIC. Une gestion qui doit être transparente. Il est anormal qu’aucun professionnel ne siège dans la commission de ce Fonds pour défendre les intérêts du secteur. Sans avoir tourné une seule image, des gens proposent des scénarios à cette commission qui leur donne de l’argent pour faire des films. Il faut que le FDATIC ait des normes et des règles. On peut créer quatre fonds régionaux (Sud, Est, Ouest, et Centre) par regroupement de wilayas pour financer le cinéma. Une manière d’attirer les équipes de tournage dans les régions pour faire fonctionner les transports, les restaurants, les hôtels, etc », a expliqué Belkacem Hadjadj.

Impliquer les opérateurs économiques dans le financement du cinéma

Ahmed Rachedi a proposé la création d’une commission paritaire tournante du FDATIC qui peut être renouvelée chaque année. «La première condition pour bénéficier d’une subvention est la nationalité du film. Comment peut-on attribuer cette nationalité ? Est-elle celle du réalisateur ? Du producteur ? De l’État ? Ailleurs, on utilise le système de points (selon le nombre de participants au film) pour attribuer la nationalité et rendre le film éligible aux fonds nationaux d’aide. Dans d’autres pays, on vous accorde des avances sur recettes, pas des concours définitifs. On ne peut pas l’appliquer chez nous, parce qu’il n’y a pas de recettes, pas de marché », a-t-il regretté.

Selon Belkacem Hadjadj, l’État accorde une subvention à la production d’un film pour aider son industrie cinématographique, pas celle des autres. « Et lorsqu’un producteur ne trouve pas d’argent pour son film dans son pays, il va le chercher ailleurs. Et, ailleurs, il est confronté à des problématiques douloureuses quand on commence à discuter son scénario ou à lui dire que le public européen veut voir ceci ou cela », a-t-il dit. Il est possible, selon lui, d’impliquer les grands opérateurs économiques publics (Sonatrach, Sonelgaz, Air Algérie, etc) pour créer un fonds de soutien à la production cinématographique.

Le collectif a appelé à l’élaboration d’un cadre juridique incitatif (facilités fiscales) pour permettre aux privés algériens d’investir dans les infrastructures ou dans la production et la distribution des films. Il a également proposé d’ouvrir l’Algérie aux productions étrangères partant de l’idée que les paysages naturels du pays en font « un véritable studio de tournage à ciel ouvert ». « Cela contribue aussi à faire entrer de l’argent au pays, à booster l’industrie cinématographique et à former les techniciens algériens localement », a appuyé Belkacem Hadjadj.

Créer un Institut supérieur des métiers du cinéma

« Il est pénible pour un producteur ou un réalisateur de voir son film non distribué en salles en Algérie. Le cinéma qui ne rencontre pas son public meurt », a prévenu Jaber Debzi. Il a proposé de s’inspirer de modèles connus d’industrie cinématographique dans le monde pour relancer le secteur en Algérie.

« L’Algérie a des capacités financières et des ressources humaines. Donc, c’est possible, encore faut-il le vouloir. Il s’agit d’une volonté politique. La décision revient aux gouvernants », a-t-il dit. Il a estimé important de reprendre le parc des salles de projection pour les exploiter d’une manière effective. « À l’heure actuelle, le secteur du cinéma et de l’audiovisuel est pollué par des gens qui ne connaissent rien à cet art et à ces techniques. Je dirai même que cette pollution est de 70% ! », a dénoncé Belkacem Hadjadj en parlant de « producteurs tombés du ciel ». « Les chaînes de télévision n’ont pas d’exigences de qualité, pourvu que cela ne coûte pas cher. On a même vu des techniciens, qui étaient stagiaires dans nos équipes, devenir des réalisateurs quelques temps après », a-t-il ajouté.

Le collectif a appelé à la création d’un Institut supérieur des métiers du cinéma qui doit s’opérer « en jumelage avec les grandes écoles de cinéma dans le monde ». Belkacem Hadjadj a qualifié de « capitale » la réintroduction du cinéma dans les écoles avec la contribution des cinéastes à condition qu’ils soient organisés. Le ministère de l’Éducation est, d’après lui, favorable à cette idée. Le collectif a appelé à organiser « sérieusement » la profession à travers des associations de producteurs, de cinéastes, de techniciens et d’acteurs.  « Ne serait-ce que pour sauver l’honneur, on s’est dit qu’on doit se regrouper. On a constaté que dans ce pays l’organisation de la société civile est complexe. L’idée d’organiser une grande assemblée pour créer une grande association, on sait, par expérience, que cela ne mène nulle part. Il faut commencer à travailler, les gens qui peuvent adhérer à nos objectifs et mettre la main à la patte, sont les bienvenus », a déclaré Belkacem Hadjadj.

« La création culturelle ne parait pas être une priorité »

Selon Lotfi Bouchouchi, le collectif a été créé depuis plus d’un an. « Notre initiative est un cri de détresse et d’espoir en même temps. Notre profession vit un marasme. Cette situation n’est pas irréversible. Nous avons la capacité d’aller de l’avant pour faire de notre cinéma une économie et une industrie, une parole de l’Algérie à l’étranger, un vrai loisir pour peu qu’il ait une vrai volonté politique et que la corporation se rassemble. C’est un travail de longue haleine. Il n’y aura pas d’aboutissement si le gouvernement ne pèse pas de son poids et que les professionnels ne jouent pas le jeu de la disponibilité sur plusieurs années », a-t-il noté.

Ahmed Rachedi a parlé de démarche positive. « Les gens qui font le cinéma en Algérie ne savent plus à qui s’adresser, comment faire du cinéma en dehors des manifestations nationales. La création culturelle ne parait pas être une priorité (pour le gouvernement). Cette initiative est intéressante parce qu’elle émane d’un collectif de professionnels actifs sur la scène nationale toutes générations confondues. Nous sommes une force de proposition. Si nous arrivons à convaincre les décideurs, nous pouvons faire progresser le cinéma algérien loin des conflits personnels », a-t-il promis.

Les producteurs algériens, selon Belkacem Hadjadj, ne sont pas dans une posture d’assistés. « Il y a un secteur stratégique, qui pourrait rendre beaucoup de services à l’Algérie, mais qui est délaissé. C’est le cinéma. Le cinéma peut être une vitrine positive pour l’Algérie. Il faudrait qu’il ait des films qui attirent l’attention sur l’Algérie, qu’il ait des chaines concurrentes », a-t-il proposé. L’État peut, d’après lui, introduire dans la loi l’obligation pour les chaînes de télés algériennes de diffuser des films algériens et de contribuer à la production cinématographique. Le développement du cinéma, dans la conjoncture actuelle, est, d’après lui, essentiel.

« Qui peut faire un film sur la religion en Algérie ? »

Pour Lotfi Bouchouchi, tout est à faire en matière de cinéma en Algérie. « Il s’agit d’un plan d’ensemble. Nous essayons d’abord d’attirer l’attention des décideurs et de tous nos confrères. La volonté doit être commune. Changer la loi (de février 2011), pourquoi pas ! On a instauré une industrie automobile en Algérie rapidement. On peut le faire pour le cinéma », a-t-il souligné.

Les producteurs présents lors de la conférence de presse ont reconnu l’existence de l’autocensure. « Il y a une autocensure plus par rapport à la société que par rapport au gouvernement », a nuancé Lotfi Bouchouchi. « La liberté d’expression ne se décrète pas, c’est une lutte permanente du créateur qui essaie de repousser les frontières. Il y a un environnement qui pour des raisons religieuses, politiques ou éthiques, veut empêcher la création. La censure n’est pas uniquement politique. Les gens ont perdu l’habitude de voir un film. Il y a une telle régression socio-culturelle dans le pays que l’État peut ne pas intervenir, cela vient du public. Il n’y a pas pire censure que celle de ne pas pouvoir produire un film. Si je me bats pour élargir la production, c’est que je le fais aussi contre la censure avec un grand C », a analysé Belkacem Hadjadj.

Refuser le financement d’un film à la lecture du scénario est, pour Ahmed Rachedi, une forme de censure aussi. « Qui peut faire un film sur la religion en Algérie actuellement ? Qui peut faire un film sur le système politique ? Qui peut faire un film sur la décennie noire ? Il y a des tabous », a-t-il dit.

 

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