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En France, la guerre est ouverte entre les différents acteurs de l’islam

La publication de deux documents -une « charte de l’imam » et une convention type- qui détaillent les engagements entre l’imam et la mosquée, à l’initiative du Conseil français du culte musulman (CFCM) a provoqué un tollé. L’incident illustre -une fois encore- que le CFCM peine à rassembler les musulmans de l’Hexagone, et que l’organisation d’un islam de France est un sujet électrique.  

Après les attentats du 13 novembre, et afin de lever toute ambiguïté sur une éventuelle complaisance des musulmans, Anouar Kbibech, l’actuel président du CFCM, avait révélé au grand public qu’une « charte de l’imam » était en cours d’élaboration depuis plusieurs mois. « En juillet 2015 ([NDLR] date de sa nomination à la tête du CFCM), nous avons adopté une feuille de route avec un plan d’action précis qui incluait cette charte », précise Anouar Kbibech à TSA.

Presque deux ans plus tard, le document, diffusé mercredi 29 mars, a pour but d’aider les mosquées à mieux lutter contre les discours radicaux. Cette charte « confirme l’attachement des imams de France à l’islam du juste milieu et au pacte républicain » indique le CFCM qui regroupe les principales fédérations de mosquées. Les mosquées doivent s’engager « à faire de la signature » de cette charte « un élément essentiel à prendre en compte lors du recrutement d’un imam ». 

Le CFCM, une institution contestée 

Mais, moins de 24h après, cinq grandes fédérations de mosquées, pourtant parties prenantes dans les consultations du CFCM, dénoncent le fait qu’un projet « encore en cours d’élaboration au sein du bureau du CFCM » ait été rendu public, et que cette « officialisation de documents de travail non encore adoptés s’est faite en l’absence des représentants de nos fédérations ». 

« Nous, fédérations musulmanes signataires du présent communiqué, rejetons avec force les méthodes employées par le président du CFCM qui, dans sa volonté de publier, coûte que coûte, sa charte de l’imam, s’est autorisé à nous citer comme signataires de ladite charte sans nous consulter ni se soucier de notre avis. », écrivent dans un communiqué commun la Grande mosquée de Paris (GMP), l’UOIF (issue des Frères musulmans), les confédérations turques Milli Görüs et CCMTF ainsi que l’association Foi et Pratique (mouvement Tabligh), soit un large éventail de sensibilités. 

« L’attitude affichée de l’actuel président du CFCM», Anouar Kbibech, « ne rendra service ni aux imams, ni à la communauté musulmane, ni à notre pays », estiment les signataires. En outre, ils demandent à ce que « la gestion des affaires du culte musulman en France » reste « loin de toute influence partisane et politique ». 

Anouar Kbibech, dont le mandat s’achève le 30 juin, conteste cette version des faits, et s’étonne de la publication de ce communiqué. « Ce projet a été soumis au conseil religieux du CFCM le 4 décembre 2016. Suite à ça, cette charte a été envoyée aux différentes fédérations musulmanes », détaille t-il à TSA

« Le 22 février, les cinq fédérations (du communiqué) étaient invitées à la réunion de travail.  La GMP et l’UOIF étaient présentes. Les autres organisations ont participé à d’autres réunions où il était question de cette charte. Ce sujet a été à l’ordre du jour des réunions depuis novembre au 29 mars ! » indique  Anouar Kbibech. « Puis, le 9 mars, on a demandé aux différentes fédérations si elles avaient des remarques. Toutes les organisations du communiqué ont été sollicitées », affirme-t-il. Aucune observation n’a toutefois été reçue par le CFCM de la part des différentes parties prenantes, insiste son président. 

Autre point, et non des moindres. La Grande mosquée de Paris est signataire du communiqué. Pourtant, Dalil Boubakeur, grand recteur de la Mosquée de Paris a reçu Anouar Kbibech dans son bureau, le jeudi 23 mars. « Il a donné son accord sur les deux documents. Il n’avait rien à redire sur ces deux documents », affirme M. Kbibech. Une information que TSA n’a pas été en mesure de se faire confirmer auprès du principal intéressé. Mais si Anouar Kbibech dit vrai, pourquoi la Grande mosquée de Paris conteste t-elle le fait que les documents aient été rendus public ? 

En outre, le président du CFCM, qui se défend d’avoir accéléré le processus à l’approche de la fin de son mandat, précise que la question de « la procédure de recommandation des imams » (elle inclut la formation civile, civique, et théologique des imams) est toujours à l’étude et a été différée faute « de consensus ». Ce point n’est toutefois pas abordé dans le communiqué des cinq grandes fédérations de mosquées. 

Un sabotage de l’ancien président du CFCM ? 

Cette guerre ouverte n’est évidemment pas sans lien avec la création de la Fondation de l’Islam de France, voulue par le gouvernement, et qui doit contribuer à mieux faire connaître la religion et la civilisation musulmanes. Inaugurée il y a trois mois, la  Fondation, dirigée par Jean-Pierre Chevènement, un des architectes du CFCM, a révélé en début de semaine son organigramme. À un mois du premier tour de la présidentielle, l’agenda de cette nouvelle institution voulue par le ministère de l’Intérieur, s’accélère. Elle succède à la Fondation des œuvres de l’islam de France, créée en 2005, qui s’était révélée être un échec en raison des rivalités déjà existantes. 

Cette fondation est toutefois vivement contestée. Dalil Boubakeur, ancien président du CFCM jusqu’en 2015, qui avait initialement accepté le poste du président du conseil d’orientation de la Fondation, avait annoncé fin janvier son refus de participer à la mise en place des nouveaux chantiers de « l’islam de France ». Dans une interview accordée à l’agence de presse gouvernementale turque, Anadolu, il déplorait cette « nouvelle logique relevant d’une volonté de gérer l’islam par l’administration », avant de poursuivre : « On réunit des personnes laïques pour parler des questions religieuses relatives à l’islam. Comme nous, d’autres fédérations de mosquées, qui savent ce qu’est l’islam, n’ont pas été impliquées dans cette initiative ».

Deux jours après la publication de l’organigramme de la toute nouvelle fondation, et le jour de la publication de la charte de l’imam du CFCM, Dalil Boubakeur a publié une lettre qui détaille les conditions d’exercice d’un “islam en France”. L’expression « islam de France » qui suppose ou induit une assimilation est donc gommée. Il indique que la Grande mosquée de Paris « condamne la tendance actuelle à vouloir désigner des autorités de tutelle, n’étant pas de confession musulmane, aux fins d’encadrer avec paternalisme l’expression du fait religieux musulman dans la société française : ceci, au mépris de la liberté religieuse et de la séparation des églises et de l’État ». 

Ces quelques lignes visent, sans ambiguïté, la toute nouvelle fondation. « La publication du texte de Boubakeur est une réaction de colère à la nomination de Sadek Belloucif à la tête du conseil d’orientation de la Fondation alors qu’il avait refusé ce poste en quittant la fondation » observe Bernard Godard, un ancien des renseignements généraux, spécialiste de l’islam en France. Poste qu’il avait en effet jugé insuffisant. 

De son côté, le président du CFCM indique à TSA qu’il n’était pas au courant de la préparation d’un tel document. « Il y a eu un télescopage d’événements », observe-t-il.  

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