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« Si vous êtes un homme, tuez-moi ! »

Chronique livresque. C’est grâce à Louisette Ighilahriz*, à qui le journal le Monde a consacré sa « Une » ainsi que plusieurs articles, que la pratique de la torture par l’armée française durant la guerre d’Algérie est redevenue d’actualité au début des années 2000.

La polémique qui s’en est suivie a fait sortir du bois tous les tortionnaires et leurs complices : les généraux Aussaresses, Schmitt, Bigeard, Massu…

La France chiraquienne était sens dessus-dessous, rattrapée par son passé par la faute d’un bout de femme qui cherchait non pas à se venger, mais juste témoigner de ce qu’elle a subi, et aussi, si étonnant que cela puisse paraitre, de sa reconnaissance pour un…militaire.  Paradoxal ? Oui, mais cela vaut explication dans le récit de sa vie.

Trop dégueulasse pour être violée 

Louisette, combattante au grand cœur, a eu le courage de dénoncer ce qu’elle a subi dans sa plus intime intimité. Arrêtée  alors qu’elle était au maquis, criblée de balles, mille fois elle a pensé mourir sous les sévices et mille fois elle renait, blessée dans sa chair, blessé dans son cœur, mais l’honneur sauf.

En dépit des tortures du tristement fameux capitaine Graziani, sous l’œil du colonel Bigeard à la grande gueule, et le général Massu qui fera son « coming out » par la suite, elle ne dira pas un mot. Ne se mettra pas à table. Elle est du sang dont on fait les héros.

Extrait, juste pour avoir un avant-goût de la cruauté des tortionnaires : « Les méthodes de Graziani étaient de plus en plus « musclées ». À présent, je ne comptais plus les gifles et les coups de poing. Mais l’essentiel de ses tortures ne s’exerçaient pas à mains nues. Il était toujours armé d’ustensiles pour s’acharner contre mon plâtre (NDLR : Louisa a été plâtrée à la suite de ses blessures par balles tirées par des paras lors de son arrestation). (…) Il ne pouvait pas non plus me violer, j’étais trop dégueulasse ! En revanche, il m’enfonçait toutes sortes d’accessoires dans le vagin. J’avais l’impression qu’il avait du temps à perdre, car je maintenais toujours mes dires. (…) Je ne lui enjoignais même plus de cesser, mais je lui disais que je préférais mourir : « Vous n’êtes pas un homme, si vous ne m’achevez pas. »-telle était ma rengaine ».

Elle a eu le sort de tous les combattants emprisonnés dont certains furent torturés à mort. Elle eut plus de chance. Elle rencontra un homme, un médecin militaire qui fait figure, pour elle, d’ange sauveur. Si elle n’est pas morte, c’est grâce à cet homme dont elle se rappelle avec la douleur de la reconnaissance. Elle était dans un état terrible : sale, croulant sous ses excréments qui se mélangeaient à ses menstrues, une loque dont seule la respiration saccadée laissait croire que c’est un être vivant.

Un homme en tenue kaki ouvre son cagibi. Il a un haut le cœur tant l’odeur est épouvantable. Il ferme la porte et revient aussitôt avec un mouchoir parfumé sur le nez pour supporter les effluves insupportables. Il soulève ses couvertures pour confirmer son sexe tant, dans cette situation, elle était presque sans sexe rendue méconnaissable par les tortures et les immondices. Va-t-il l’achever ? Le contraire.  À Mme Ighilahriz de nous raconter avec ses mots une rencontre qui l’a marquée à vie plus même que les tortures :

« Il m’a dit d’une douce voix :

-Mais, mon petit, on vous a torturée…

Cet homme que je ne connaissais pas-apparemment un militaire français-s’inquiétait de mon sort, m’appelait « mon petit », et me vouvoyait !

-Qui vous a torturée ? Dites-moi, qui ? Mon corps était couvert d’ecchymoses. Mon pubis était rouge et enflé. De toute évidence, mes plâtres avaient été malmenés, les traces de violences à mon encontre étaient manifestes. Et cet homme voulait savoir qui m’avait torturée… »

« Mon petit, vous êtes bien jeune pour le maquis » 

Celui qui a été mordu par une vipère craint même une cordelette, dit un proverbe populaire. Louisette ne dira donc mot. Elle fait la carpe. Elle ne fait pas confiance à cet homme quand bien même il semblait sincère. Elle pensait à une autre ruse pour la mettre en confiance et la faire parler. Et quand avant de la quitter, il lui lance : « Ne vous inquiétez pas, mon petit, on va vous soigner », la prisonnière comprend tout de suite : « On va vous achever, et ce sera une corvée de bois comme une autre ».

Mourir pour de bon, ah ! Comme elle était heureuse d’en finir : « C’était pile ce que je souhaitais. Enfin ! ». La méprise de Louisette était normale. Dans cet enfer, pire que celui très poétique de Dante, il n’y avait pas de place pour la bonté, il n’y avait que la noirceur de l’humain et sa pire face. Pourtant, le miracle se produit. Quelques heures plus tard, elle est transportée vers l’hôpital Maillot. Elle apprend de la bouche des militaires qui devisaient entre eux qu’elle est évacuée sur ordre du commandant Richaud. Ce qui n’avait pas l’heur de plaire aux infirmières qui, tout en la nettoyant, lui lançaient des vertes et des pas mures.

Après les soins on la ramène dans la même piaule, nettoyée et sentant le propre. Miracle, on lui offre même un pyjama et, divine surprise, son nouveau lit est couvert de draps et couvertures propres. Elle n’est plus nue. Elle boit une soupe chaude dans une gamelle. Elle la trouve bonne. Elle croit qu’elle rêve. Mais voilà que le commandant Richaud arrive. Il soulève les draps, inspecte le nouveau plâtre. Il a l’air satisfait. Dialogue :

-Mon petit, vous êtes bien jeune pour le maquis. Je vous en prie, laissez ça à d’autres. Aux hommes, par exemple !

De nouveau je pense que ce Richaud cherche à se livrer sur moi à de l’action psychologique.

-Vous savez, vous me rappelez ma fille ; elle a le même âge que vous. Cela fait six mois que je ne l’ai pas vue.

Il a l’air triste.

-Mon petit, que puis-je faire pour vous ? ajoute-t-il.

C’est alors que j’ai décidé de parler. Finalement, je n’avais plus rien à perdre.

-La prison, ai-je répondu d’une voix forte. La prison ! Transférez-moi en prison, s’il vous plait…

Il m’a regardée intensément, les yeux remplis de questions, l’air perplexe.

-D’accord, a-t-il finalement répondu. C’est tout ? Vous ne voulez rien d’autre ?

Si je lui avais demandé n’importe quoi d’autre, je crois qu’il l’aurait fait. Il m’aurait même rendu la liberté ». Elle ira donc rejoindre sa mère en prison.

Ce commandant Richaud elle le cherchera sans relâche pendant quarante ans, quarante ans vous vous rendez compte, quarante ans juste pour lui dire : merci ! Merci pour ce que vous avez fait. À la fin de sa quête-enquête, Elle découvrira qu’il était l’intime de Massu et qu’il avait deux filles qui refuseront de la voir. Lui était mort trois ans avant qu’elle ne le localise. Tant pis, elle ira fleurir sa tombe.

La voilà claudiquant, en compagnie de sa sœur Ourdia, sous un soleil de plomb dans un cimetière à Cassis, non loin de Marseille. Après une heure de recherche, ruisselante de sueur, mais le cœur serré d’impatience, elle découvre enfin la tombe si recherchée ! Alors, alors elle pleure devant la tombe qui porte une simple inscription : « Francis Richaud, 1917-1997 ». L’insigne de la Légion d’honneur est déposé sur le marbre. C’est tout ce qui reste du sauveur de la Moudjahida. Non, pas tout, il reste encore, immense, la gratitude de l’Algérienne qui lui doit la vie.

Assise près de lui, elle verse des torrents de larmes comme s’il était un membre de sa famille. Non, pas un membre, son père, et d’une certaine manière, il l’était puisqu’il lui a redonné la vie alors qu’elle pensait la perdre. Elle sort de son sac un stylo-feutre noir pour écrire sur la stèle : « Avec toute ma gratitude-Louisette. » Elle est soulagée Louisette, mais il lui faut faire un geste de plus pour cet homme, ce militaire, différent des autres, cet humain parmi des monstres. Alors elle se rend dans un magasin d’articles funéraires et achète un petit rectangle de laiton gris anthracite orné d’une colombe avec un rameau sur lequel elle grave en lettres dorées : « Où que tu sois, tu seras toujours parmi nous. Louisette ». Ce rectangle sera déposé le lendemain sur la tombe du docteur Richaud. Il n’est pas sûr que du côté Français pareil geste a eu lieu…

Le geste, si noble de Louisette, résume l’état d’esprit des combattants algériens : ils se sont battus sans haine ni cruauté pour l’indépendance du pays contrairement  à l’armée coloniale qui a usé de toutes les dérives pour le maintenir sous sa domination.

« Et les enfants de martyrs, ils vont habiter où ? » 

L’autre geste marquant qui a valeur d’exemple dans cet ouvrage est celui de son père à l’aube de l’indépendance quand elle voulait prendre possession d’une belle villa. Le père, moudjahid, ulcéré, la soufflète et lui lance : « Tu as donc lutté dans le seul but de posséder une villa, c’est tout ? S’est-il mis à hurler. Et les enfants des martyrs, ils vont habiter où, à ton avis ? »

Comme des milliers de Moudjahidine et des millions d’Algériens, il sera déçu par les dirigeants de l’Algérie indépendante : tout ça pour ça…Mais il ne perdra jamais foi, jusqu’à sa mort, dans son pays.

Celle qui a défié les paras et soulevé leur admiration, comme le confia l’un d’eux, l’ex–adjudant Raymond Cloarec à une journaliste du Monde, ne recula pas, non plus, durant la décennie noire, devant les « barbus » du FIS dont trois d’entre eux, faisait régner la terreur dans le quartier tout en la toisant avec haine.

Elle va les voir, les salue en arabe et leur dit : « Si vous avez besoin de quelque chose, sonnez à ma porte, je vous répondrai. D’autre part, tout le monde ici a remarqué votre présence et nous savons que vous n’êtes pas du quartier. Faites attention : vous risquez d’avoir des ennuis. Ils étaient tous trois vêtus à l’occidentale, en jeans et tee-shirts, et armés. Presque naturellement, j’ai poursuivi la conversation en français, mais eux tenaient à s’exprimer en arabe ». Brave Louisette qui fait figure de Martienne s’exprimant devant des zombies…

S’ensuit alors cette leçon extraordinaire d’une dame infirme devant trois « islamistes » qu’on devine médusés : « Je ne suis pas convaincue par le nouvel islam que vous voulez nous imposer, ai-je ajouté avec gravité. Votre bon Dieu n’est pas le mien, nos deux façons de pratiquer l’islam semblent incompatibles, alors que je suis aussi croyante que vous, et peut être même plus sérieusement que vous. Alors, s’il vous plait, faites ce que vous devez faire de votre côté et laissez-moi libre du mien. Et si votre Allah vous autorise à massacrer des bébés et trancher la gorge des adultes, le mien ne pardonnera jamais au votre ce travail sanguinaire ».

Après ce sermon, elle tourna les talons non sans leur préciser qu’elle n’a comme arme que sa canne. Ils lui répondirent par des ricanements : « Elle est vraiment cinglée, cette vieille folle. Vraiment à côté de la plaque ! ».

C’est cette « vieille folle » qui leur a permis de naitre dans un pays indépendant et de l’insulter en toute liberté. Les paras sont partis. Mais leurs fils – ou ce qui en tient lieu- sont restés pour terminer le boulot : torturer, assassiner, violer…

Ainsi va l’Algérie qui tombe de Louisette Ighilahriz et Hassiba Ben Bouali à une bande de terroristes sanguinaires qui avaient le projet de « coloniser » à leur tour l’Algérie.

*Louisette Ighilahriz

Algérienne (récit recueilli par Anne Nivat)

Casbah Editions

PNC

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