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Sophia Chikirou, la Franco-Algérienne qui a transformé Jean-Luc Mélenchon

La métaphore médicale  lui sied parfaitement. Le candidat de La France Insoumise à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon,  est un “perturbateur endocrinien”, cette substance chimique extérieure à l’organisme et qui peut en altérer gravement le fonctionnement, a osé un chroniqueur.

Incontestablement, “l’homme en colère” de la gauche française est en train de perturber le paysage politique de son pays et de déjouer les pronostics au point où sa qualification au second tour n’est plus une hérésie et sa victoire finale désormais une hypothèse sérieusement envisagée.

L’homme porte toujours le projet d’une “révolution citoyenne”. Mais il le défend avec moins de “bruit et de fureur” contrairement à 2012. C’est qu’il a bien changé au cours de ces derniers mois. Moins agressif. Plus lisse et plus cool. Une “figure rassurante”, admet-il. L’austère prof de philo, au verbe toujours haut et méprisant de la “pipolisation” de la vie politique, se laisse filmer dans sa cuisine, parlant de sa recette minceur de salade au Quinoa.

Cette transfiguration qui lui permet d’élargir ses horizons et de s’imposer désormais comme le leader de la gauche a un nom : elle s’appelle Sophia Chikirou, sa conseillère en communication, avec laquelle il est en osmose. Elle est la “bonne fée”, jugent les médias. Elle est la démonstration que le fort en gueule sait aussi écouter. Qu’il est perméable à la parole intelligente. Les deux ont en commun d’avoir coupé les ponts avec le Parti Socialiste, presque en même temps. Jean-Luc Mélenchon en 2008 après avoir déjà rompu avec le Parti Communiste en 1977. Sophia Chikirou avait pris sa carte en 1997. En 1977, elle n’était pas encore née. Elle verra le monde deux ans après en 1979, en Haute Savoie, dans la bourgade de Scionzier, entourée de montagnes comme le village de son père, un peintre en bâtiment qui s’est ouvert l’horizon en quittant sa Kabylie natale.

Les racines de la communicante plongent au village d’Imesmouden, au fin fond de cette région, raconte la conseillère dans son livre “ma France laïque” publié en 2007. En raison de son enclavement, le village a tenu ses habitants à l’écart de l’école, juste imprégnés d’une foi musulmane exprimée à l’échelle individuelle puisqu’il n’y avait pas de mosquée. Aux alentours, on disait “Imesmouden, bla cheikh bla l’moudhen” (sans imam et sans muezzin”).

Sophia se revendique comme une enfant de la Savoie ou “Française de culture kabyle” mais son attachement atavique à la laïcité n’est pas sans lien avec ses racines. “Je n’accepte pas de me définir par rapport à la religion musulmane : je ne suis ni une Française de culture musulmane ni une musulmane de France”, écrit-elle sans aucune ambiguïté.

C’est donc en Savoie, près des riches stations de ski, hors de portée de ses parents, qu’elle grandira jusqu’à la fin de son adolescence. Le bac obtenu, se dégage enfin derrière les montagnes. La première étape n’est pas très loin : c’est Grenoble où la jeune fille s’inscrit à Sciences PO. Ce sera ensuite Paris où elle sera accueillie par des proches. Elle élira domicile dans l’arrondissement métissée du 20e où se trouve le siège de l’Association Culturelle Berbère (ACB), engagée dans le travail social à l’égard de tous les habitants mais aussi dans le combat pour l’identité et contre le terrorisme qui endeuillait à ce moment-là l’Algérie. Elle ne cache pas sa colère à l’égard de ce qu’elle appelle la “gauche repentante” prête à se compromettre avec les islamistes.

À Paris, la jeune étudiante découvre dans le 20e arrondissement “une terre d’espoir et d’audace”, une “terre d’accueil pour les exilés en tout genre, un territoire de renaissance, de nouveau départ”, “une terre contemporaine qui donne du sens aux valeurs de la République”.

Dans le “20e”, elle intégrera le Cabinet du maire Michel Charzat et les militants la choisiront pour porter les couleurs du PS aux élections législatives de 2007. La direction ne validera pas le choix de la base et lui préférera une autre candidate. À la primaire présidentielle de la même année, elle avait soutenu Laurent Fabius, affichant alors un rejet quasi viscéral de Ségolène Royal. Entrée en dissidence en maintenant sa candidature aux législatives, elle est exclue du PS et rejoindra ensuite Gauche Moderne du Socialiste Jean-Marie Bockel rallié à Nicolas Sarkozy. Dans la constellation sarkozienne, le parti ne grandira pas.

La conseillère va ensuite fonder la société de conseil Médiascop et rejoindra en 2012 Jean-Luc Mélenchon pour la campagne présidentielle sous la bannière du Front de Gauche. L’année d’après, elle se rend en Équateur puis en Argentine. Et en 2016, elle s’installe aux États-Unis et rejoint à Miami la campagne du candidat Bernie Sanders. Et là, elle assiste à la montée inexorable de Donald Trump, à contre-courant des vents médiatiques. Le candidat populiste riposte par la voie des réseaux sociaux dont Sophia Chikirou a déjà une maîtrise certaine.

Et, ironie, naîtra le Mélenchon nouveau sur les méthodes du milliardaire Trump. Quand il se dédouble grâce à la prouesse technologique de l’hologramme c’est aussi une idée de sa conseillère. Dans les meetings de Mélenchon, on ne brandit plus que le drapeau tricolore. On ne chante plus L’Internationale mais La Marseillaise. L’Insoumis peut se rêver au Château autour duquel la Droite, prise de panique, est en train de déployer toutes ses défenses.

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