Société

Lutte anti-Covid : entretien avec le Pr Kamel Senhadji

Le président de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSS), le Pr Kamel Senhadji aborde la situation sanitaire, la vaccination anti-Covid en Algérie, et la réforme du système de santé.

Comment se présente la situation épidémiologique en Algérie ?

La situation actuelle est toujours préoccupante parce qu’on regarde aussi ce qui se passe ailleurs.

La pandémie est quand même forte dans sa propagation et aussi l’arrivée de tous ces variants qui ont une vitesse de propagation plus importante que le virus d’origine, c’est tout à fait normal que cela nous inquiète.

L’inquiétude tient surtout par rapport à la pénurie en matière de vaccins qui tardent à arriver en grandes quantités. Ces vaccins sont toujours efficaces pratiquement sur tous les variants apparus récemment.

Il va falloir que les vaccins arrivent le plus tôt possible, par rapport à ces variants qui sont encore sensibles aux vaccins disponibles sur le marché. L’inquiétude est justifiée par le souci du manque de doses de vaccins.

Vous avez toujours appelé à une vaccination massive…

La vaccination de masse est la stratégie la plus probante et efficace, elle aidera à ce que l’immunité collective puisse s’installer le plus rapidement possible.

Nous avons l’immunité naturelle de par les gens qui sont contaminés mais elle n’est pas encore suffisante. Les niveaux sont encore modestes pour avoir une immunité collective.

Donc la seule stratégie qui puisse aboutir dans le temps rapidement c’est de vacciner en masse. On a eu un décalage important par rapport à l’acquisition des vaccins, ce qui va falloir vacciner tout le temps, tous les jours, jour et nuit, et encore cela va prendre du temps pour arriver à un niveau d’immunité collective intéressant pour que le virus puisse ralentir et arrêter de se transmettre entre les personnes.

Cette propagation des variants britannique, nigérian et indien, inquiète beaucoup les personnels de santé.  Faut-il absolument augmenter les capacités de séquençage ?

C’est évident parce que ce sont les enquêtes épidémiologiques réalisées en amont qui vont pouvoir déterminer par la technique du séquençage – qu’il va falloir augmenter en cadence -,  pour pouvoir dépister, tracer et isoler ces variants.

Et pour que les cliniciens puissent être en phase pour développer les capacités d’accueil de ces patients lorsque les choses viennent à se compliquer.

En matière de confinement,  19 wilayas sont soumises à un couvre-feu nocturne. Beaucoup parlent d’un durcissement. Etes-vous favorable ?

Ce que vous appelez un durcissement n’est qu’une réaction par rapport à un comportement. Celui du relâchement des citoyens complet (non-respect des mesures barrières), on le voit bien dans la rue, dans les marchés et les lieux fréquentés par beaucoup de monde.

Il n’y a plus de masque qui soit porté, il y a beaucoup de promiscuité et de densité humaine. Tous ces facteurs vont concourir à encore amplifier les possibilités d’échange des contaminations entre les gens.

Je trouve que c’est tout à fait normal de procéder à des rappels à l’ordre même sévères car il y va de la santé de tout le monde. Ce n’est pas seulement une affaire personnelle, cette infection peut aussi avoir un impact important de par votre comportement sur votre voisinage. Il est normal de revenir à des conditions strictes pour faire respecter les mesures barrières.

Le président de la République a appelé au renforcement des enquêtes épidémiologiques sur le terrain et donné instruction à accélérer l’acquisition des vaccins…

Là aussi c’est normal qu’on puisse déterminer exactement l’impact de ce rebond important qui est à plus de 200 cas au moins par jour.

Ces variants sont peut-être à l’origine de cette augmentation. Il va falloir surveiller leur proportion et leur développement, et être en mesure de déterminer si l’un d’entre eux n’est pas en train de prendre la place de la souche virale historique, le Sars-CoV-2.

Ce n’est que de bon sens que renforcer et de rechercher quels sont les paramètres épidémiologiques qui permettent d’identifier ces variants et expliquer pourquoi les cas ont augmenté ces derniers jours.

Il y aura un redéploiement beaucoup plus important et beaucoup plus de moyens pour la recherche épidémiologique. Nous pouvons même dans certaines contrées rechercher les clusters qui peuvent être à l’origine d’une explosion de l’épidémie et en particulier par rapport à certains des variants.

Pourquoi ne pas mettre en place rapidement la détection du virus dans les eaux usées, il serait beaucoup plus aisé d’identifier ces foyers qui pourraient être à l’origine d’une flambée non contrôlée de la pandémie.

Le renforcement du processus d’acquisition du vaccin est primordial, car là aussi il y a une inquiétude par rapport aux vaccins qui tardent à arriver comme on l’aurait bien voulu.

Il y a une grande tension mondiale sur les vaccins, et les pays qui ont développé ces vaccins n’ont pas respecté tous les délais de livraison. Nous sommes aussi victimes de ces aléas exogènes qui ne dépendent pas de nous.

Le président de la République a instruit toutes les instances pour mettre le maximum d’efforts et de contacts pour qu’il y ait le plus tôt possible l’acquisition de quantités beaucoup plus importantes.

C’est sûr que c’est beaucoup mieux de vacciner rapidement parce qu’on aura moins de pertes dans le temps, mais je ne suis pas inquiet dans le sens où tous ces pays riches qui disposent de ces vaccins qui ne s’auto-suffisent pas eux-mêmes, mais ils ont pu quand même vacciner à des niveaux très important et commencent à avoir des populations vaccinées à des taux considérables.

Par conséquent, on aura peut-être encore une tension de deux mois et ensuite il y aura beaucoup plus de doses disponibles pour le reste des pays. Cela va nous permettre d’avoir un peu plus d’acquisitions de vaccins, et à des quantités beaucoup plus importantes.

D’ici là ce qu’il y a de mieux à faire c’est de se réapproprier plus que jamais les mesures barrières : port des bavettes, le lavage des mains, et la distanciation.

Le président de la République a appelé lors du dernier conseil des ministres à accélérer la réforme du système hospitalier. Quel est le rôle de votre Agence ?

La réforme hospitalière est une nécessité parce que l’état des hôpitaux algériens n’est pas celui qui permet de prendre en charge les pathologies en l’état de la démographie actuelle de l’Algérie.

Il est plus que nécessaire que les hôpitaux s’adaptent pour pouvoir accueillir la population malade, et aussi prendre en charge les nouvelles pathologies.

C’est une des premières démarches de la réforme du système de santé dont la réforme hospitalière est un segment. La santé n’est pas seulement les soins, c’est aussi l’environnement : l’eau, la nourriture, l’agronomie, l’eau potable, tous ces produits transformés qu’on consomme. Tout cela impacte la santé.

L’ANSS accompagne bien évidemment de près cette réforme, et l’une de ses missions principales c’est de travailler en amont dans la conception, l’expertise et la concertation avec les différents segments que ce soit les structures hospitalières, le commerce, l’eau, l’environnement.

Tout cela doit être mis en harmonie pour préserver la santé des citoyens. Bien entendu, l’hôpital est un élément pivot dans cette réforme.

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