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Incendies en Algérie : erreurs stratégiques et manque d’anticipation

Incendies en Algérie : erreurs stratégiques et manque d’anticipation

Des incendies gigantesques ravagent depuis lundi 9 août nombreuses régions du nord de l’Algérie. En Kabylie, la région la plus touchée, les feux ont fait des dizaines de morts et ravagé des villages et de vastes surfaces de forêts et de vergers.

Les feux ont touché toute la partie est du pays, de Blida à El Tarf, près de la frontière tunisienne. Dans la seule wilaya de Tizi-Ouzou, il a été enregistré 352 départs de feu en quatre jours.

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D’où la difficulté rencontrée par les services concernés à faire face à la situation. Tous les facteurs pour rendre la tâche compliquée aux agents de la protection civile et aux citoyens volontaires étaient réunis : chaleur caniculaire, vents forts, simultanéité des départs de feux qui ont touché des zones habitées et difficiles d’accès.

Plus ingérable encore, les feux ont été provoqués volontairement, selon de nombreux responsables de l’Etat à différents niveaux de responsabilité, du directeur des forêts de Tizi-Ouzou au président de la République. L’Algérie n’a jamais vu ça.

« C’est une destruction de masse, c’est un acte terroriste de masse », a estimé  Ghribil Shams, spécialiste des mouvements sociaux en Algérie, dans un entretien au site 20minutes.fr publié vendredi 13.

L’embrasement dans la même période des forêts dans tout le pourtour méditerranéen n’a pas arrangé les choses.

Le chef de l’Etat a expliqué dans son dernier discours que les canadairs sollicités dès le premier jour du déclenchement des incendies auprès de l’Union européenne n’ont pas été obtenus car occupés à éteindre les feux en Grèce et en Turquie.

Il fallait attendre le mercredi 11 août, et l’annonce du président français Emmanuel Macron d’envoyer deux canadairs pour participer à éteindre les feux en Algérie.

Le mot canadair est justement sur toutes les lèvres en Algérie depuis le début des incendies, le 9 août. Toute l’Algérie se demande pourquoi le pays ne dispose pas d’un tel matériel qu’on dit très efficace contre les grands feux de forêts.

Les deux avions dépêchés par la France ont en effet fait leur preuves dans la wilaya de Béjaïa, deuxième wilaya la plus touchée, en faisant 250 largages d’eau en deux jours.

Ils opèrent à partir de ce samedi du côté d’El Tarf et Guelma qui font face aussi à de gigantesques incendies. Un autre avion bombardier est arrivé ce samedi d’Espagne, en attendant d’autres.

L’Algérie a-t-elle donc failli en n’acquérant pas le matériel adapté à ce genre de situations extrêmes ? L’interrogation est d’autant plus pertinente que dans les années du pétrole cher, le pays pouvait s’offrir une flotte entière de canadairs qui valent dans les 25 millions de dollars l’unité.

Un manque d’anticipation sur les grandes situations de crise

Les stratèges, que ce soit de la Protection civile que du gouvernement n’ont pas vu venir des incendies d’une telle ampleur et ont opté pour une autre stratégie.

Les efforts ont en effet été axés sur le renforcement des colonnes mobiles et l’acquisition d’une flotte d’hélicoptères bombardiers d’eau. En 2017, la Direction générale de la protection civile (DGPC), alors dirigée par le colonel Lehbiri, n’avait pas jugé utile d’opter pour les avions bombardiers.

Les capacités de l’Algérie sont passées de 26 à 56 colonnes mobiles, une pour chaque wilaya, deux pour les wilayas à vocation forestière. Cela en plus de l’acquisition de six hélicoptères. Ce choix est dicté par « les spécificités géographiques », du nord du pays, expliquait mercredi 11 août le colonel Achour Farouk, directeur de l’information et des statistiques sur la Radio publique algérienne.

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« Quand vous avez un espace forestier assez restreint et que vous avez une multitude de villages à l’intérieur et que vous avez un bombardier avec de grandes capacités, de type canadair, cela peut faire beaucoup de dégâts », explique-t-il.

Or, quelques heures après ces déclarations, la France annonce l’envoi de deux canadairs en Algérie et le lendemain jeudi 12 août, le président de la République révèle dans un discours à la nation que des demandes ont été introduites auprès des pays de l’Union européenne pour soutenir les efforts de l’Algérie dans la lutte contre les incendies par l’envoi de canadairs.

Deux appareil français ont atterri dès le lendemain et entamé les opérations à Bejaïa. On ne pas encore évaluer l’apport de ces moyens aériens (Ils ne sont en tout cas pour rien dans l’extinction des incendies de Tizi-Ouzou, maîtrisés après d’énormes efforts et de grosses pertes), mais le seul fait de les solliciter après avoir considéré qu’ils sont inefficaces révèle au moins que l’Algérie n’a pas opté pour la bonne stratégie.

Deux avions n’auraient peut-être pas suffi devant l’ampleur des incendies et leur origine criminelle, comme le soutient Ghribil Shams, mais ils pouvaient servir au moins dans les vastes forêts d’El Tarf par exemple et libérer des colonnes de pompiers pour les zones difficiles.

« Il faut qu’on prenne nos précautions »

En plus des erreurs stratégiques sur le choix des moyens de lutte anti-incendie, il y a manifestement manque d’anticipation quant aux grandes situations de crise : personne n’a vu venir la crise de l’eau, alors que le pays était confronté à une sécheresse depuis trois ans.

La troisième vague du covid-19 qui a saturé les hôpitaux et provoqué des pénuries d’oxygène n’a pas été anticipée, alors que tous les facteurs étaient réunis des mois avant son déclenchement.

Les grands incendies qui ont détruit une partie de la Kabylie ont montré que l’Algérie doit repenser sérieusement sa stratégie de sécurité civile. D’autres catastrophes similaires et dévastatrices pourraient frapper le pays à l’avenir.

Des catastrophes qui peuvent non seulement faire des victimes humaines et des dégâts matériels, mais plus grave encore, mettre en péril la sécurité et l’unité nationales.

Cela a été vérifié avec les incendies de Tizi-Ouzou, après le lynchage à mort par la foule d’un jeune volontaire à Larbaâ Nath Irathen qui a été pris pour un pyromane.

Samedi, lors de sa visite aux blessés des incendies de Tizi-Ouzou, le président Tebboune a annoncé l’engagement d’une réflexion pour la construction d’un grand hôpital pour les grands brûlés, l’acquisition d’avions bombardiers d’eau. « Il faut qu’on prenne nos précautions (…) Ce que nous avons vécu est désolant, mais il nous a donné une leçon pour qu’on compte uniquement sur nous », a-t-il dit.

 

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