Société

Vaccination Covid, frontières : entretien avec le Dr Bekkat Berkani

Vaccination anti-Covid, accès équitable aux soins, soins à l’étranger, réforme de la santé, exode des médecins algériens et fermeture des frontières. Ce sont autant de problématiques sur lesquelles le Dr Mohamed Bekkat Berkani revient dans cet entretien.

La campagne vaccinale anti-Covid en Algérie est à la traîne de l’avis de tous les experts. Quel est votre constat ?

Qu’il y ait un retard dans la vaccination anti-Covid, c’est un fait. C’est d’ailleurs admis par tout le monde y compris par ceux qui sont chargés de procéder à l’opération de vaccination.

S’agissant des causes de ce retard, elles sont claires. On avait dit qu’apparemment nous n’avons pas pris nos dispositions l’année dernière, nous ne nous sommes pas assez engagés avant qu’il y ait les agréments des autorités sanitaires (FDA, Agence européenne des médicaments) concernant les différents vaccins.

Il y avait eu des pays ou des ensembles de pays comme l’Union européenne, qui ont avancé de l’argent pour les laboratoires ce qui fut le cas de l’ancien président américain Donald Trump avec le groupe Pfizer.

Il s’est donc porté acquéreur sur tous les vaccins à venir. L’Algérie d’un autre côté a eu une attitude probablement dite prudentielle, cela pouvait éventuellement se comprendre sur un plan général mais là il s’agit de circonstances particulières.

Rappelez-vous le Sars-CoV-1, un pays comme la France avait acheté 40 millions de doses du vaccin qui ont été détruites après que le virus eut disparu, et l’Algérie aussi.

Personne ne pouvait donc prévoir à l’époque, mais gouverner c’est prévoir. Les pays qui ont conclu des contrats (pour les vaccins anti-Covid-19) ont été plus ou moins livrés. Heureusement que la situation épidémiologique chez nous est stable.

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Certains pointent du doigt des privilégiés qui auraient indument bénéficié de la vaccination, malgré la rareté des vaccins, de doses au détriment des catégories prioritaires (soignants, personnes âgées…). Qu’en pensez-vous ?

Établir un programme de priorité à la vaccination pour ceux qui méritent d’être vaccinés, dépend de la disponibilité des vaccins.

Or, nous n’avons pas eu les vaccins en nombre suffisants jusqu’à aujourd’hui. Il y a des promesses que de nouvelles doses arriveront, mais pour le moment la situation est complexe sur le plan international.

Des pays producteurs de vaccins ont arrêté d’exporter, d’autres préfèrent les réserver à leurs populations… La difficulté en Algérie d’avoir les vaccins est évidente, pour des raisons qui sont à déterminer par la suite et des responsabilités sont probablement à déterminer.

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Le retard dans la vaccination coïncide avec l’apparition des nouveaux variants en Algérie. Quelles en sont les conséquences éventuelles ?

Pour les variants, on ne peut pas les chiffrer. Nous avons quelques centaines de cas (variants britannique, nigérian et indien). L’Institut Pasteur d’Algérie a fait des efforts en matière de séquençage.

Je rappelle que l’identification du variant indien a été rapide ainsi que la mise en confinement des personnes infectées. On ne peut donc pas faire de prospection, pour le moment, étonnamment la situation épidémiologique est restée stable, malgré le fait que les Algériens aient complètement abandonné les gestes barrières. Ceci ne doit cependant pas nous faire oublier que la menace est toujours là.

La preuve en est qu’on ne le veuille ou pas, la fermeture des frontières nous a préservés d’une invasion tous azimuts des variants, en particulier le britannique.

Nos voisins qui ont rouvert leurs frontières pour des raisons économiques, sont dans une situation que l’Algérie ne souhaite pas vivre.

On polémique beaucoup sur la fermeture de nos frontières. C’est que c’est une arme que le président de la République a actionnée, mais il faut se rendre à l’évidence que cette arme nous a préservés.

Vous dites clairement que les frontières devraient rester fermées ?

Moi je dis : on prend la riposte qu’on peut avoir. Malheureusement la vaccination chez nous est à une vitesse négligeable pour des raisons que l’on a expliquées.

Maintenant quelles sont les ripostes disponibles ? Je pense que dans la situation actuelle d’expectative dans laquelle nous sommes, la question des frontières est une décision politique. La fermeture nous a préservés.

Maintenant, pour combien de temps ? Comment ? La permission dans certains cas particuliers de l’ouverture des frontières dans le sens Algérie-étranger, je pense personnellement qu’elle est réalisable.

Il y a des gens qui doivent partir pour plusieurs raisons (travail, soins, etc.). Le problème se pose au retour des Algériens. Il y a là un risque sanitaire. Nous ne sommes pas obligés de rouvrir les frontières tout de suite, car nous sommes dans une situation de stabilité.

Et pour ne pas l’aggraver, gare aux faux pas. Une chose est certaine, on ne va pas garder nos frontières fermées ad vitam æternam, mais il n’est pas question d’ouvrir d’un coup au risque d’y avoir un rush tellement important qu’on n’arriverait pas à contrôler la situation sur le plan sanitaire.

Quant aux situations exceptionnelles, elles doivent être traitées au cas par cas. Les Algériens ont le droit de rentrer dans leur pays tout en respectant les conditions sanitaires, la RT PCR au départ et une autre à l’arrivée et probablement une mise en quarantaine.

Comment évaluez-vous la lutte anti-Covid en Algérie ?

Globalement, l’Algérie a su gérer et le corps de la santé a été à la hauteur. Les autorités politiques ont mis à la disposition de l’intérêt général une enveloppe financière plus que nécessaire, des décisions de confinement ont été prises, elles ont pris des mesures difficiles, voire impopulaires telle que la fermeture des frontières…

L’Algérie a été l’un des rares pays à arrêter très tôt ses lignes aériennes. La gestion a globalement été positive. Le seul point noir, c’est bien la vaccination.

La gestion de ce volet n’a pas été à la hauteur. Des pays parlent de retour à la normalité et pour ce qui est de l’Algérie on n’a pas pris les bonnes décisions qu’il fallait au moment où le fallait.

Les soins à l’étranger posent aujourd’hui un problème d’égalité d’accès aux soins. Quel est votre avis sur cette question ? 

De façon générale, le fait de prétendre à des soins à l’étranger est une faillite de la médecine algérienne. Et quand vous allez en France dans la plupart des cas ce sont des médecins algériens qui vous accueillent dans les hôpitaux publics français.

Envoyer de grands acteurs et de grands sportifs, c’est bien, mais l’exception ne doit pas confirmer la règle. Cette situation reflète la faillite de notre système de santé.

Une réforme en profondeur du système de santé est plus que jamais une urgence…

Il faudrait que l’Algérie devienne un grand pays de santé, et que les Algériens aient de nouveau confiance dans leur système de soins.

Un rapport a été élaboré par le secrétaire d’État à la réforme hospitalière (le Pr Mesbah, ndlr) avec qui nous avons d’ailleurs tenu une réunion.

Personnellement, la situation est tellement complexe qu’elle mériterait d’abord un arrêt sur image sur l’état de la santé en Algérie.

Cet arrêt sur image ne doit pas avoir un seul son de cloche et doit concerner les autorités publiques de santé, les associations, les syndicats de la santé, les ordres (des médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes) et les usagers de la santé, à l’occasion d’assises de la santé.

Il s’agit de faire un point de situation de la santé en Algérie, quelles possibilités et quelles sont les solutions à apporter à court terme, à moyen et long terme.

Et là se pose la question des départs des compétences algériennes issues du secteur de la santé…

On en a beaucoup parlé, c’est une réalité. Une grande majorité de nos jeunes médecins pensent à émigrer pour des raisons multiples : sociales, économiques et pour des raisons professionnelles.

Car ils estiment que le système de santé algérien ne leur accorde pas l’épanouissement nécessaire. Il faut absolument apporter des solutions progressives. Il n’est pas normal de former un médecin pour les autres pays…

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